Je parle d’IVG avec ma fille

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Quand et comment aborder la problématique de l’avortement avec nos enfants? Entretien avec Catherine et Michel Hermenjat, animateurs de groupes de parole Hope Alive, un programme dans l’accompagnement post-avortement. Michel est l’auteur de «Cet enfant qui m’a manqué - Parole d’homme face à l’avortement» (éd. Première Partie).

Quarante ans après la légalisation de l’avortement en France, cette pratique est aujourd’hui très courante, y compris parmi les jeunes. Comment et quand évoquer ce sujet avec nos filles?

C’est vrai qu’en France et en Suisse romande, la répétition de l’IVG a doublé ces dix dernières années chez les moins de vingt ans. En Suisse, deux grossesses sur trois sont interrompues chez les moins de vingt ans ! Cela représente la plus forte proportion d’Europe.
Pour éviter qu’une fille en arrive là, nous recommandons d’abord, en amont, d’accueillir et de magnifier sa féminité, en particulier au moment de sa puberté. Donner la plus haute estime à la sexualité conduit les jeunes à des comportements responsables et respectueux : «Tu es dès maintenant en capacité de devenir maman ou papa. C’est vraiment formidable !»
Plutôt qu’un discours contre l’avortement, nous invitons les parents à assurer à la jeune fille sa légitimité inconditionnelle à l’existence. Lui affirmer : «Quelles que soient les circonstances dans lesquelles tu auras un enfant, nous te soutiendrons», c’est aussi dire à notre ado que nous défendons sa propre existence sans réserve, quoi qu’il lui arrive !

Au-delà de ces «mesures préventives», y a-t-il des arguments rationnels qui peuvent inciter une jeune fille à ne pas songer à l’avortement?
On peut en effet mettre l’accent sur les liens profonds qui se tissent entre le fœtus et la mère et, du coup, sur la grande souffrance qui peut résulter d’une interruption de grossesse. Il est désormais possible d’établir le sexe d’un fœtus dès la septième semaine de grossesse à partir d’une simple prise de sang. N’est-il pas prodigieux de savoir que l’ADN du bébé est capté par le système immunitaire de la maman très vite après la conception? D’autre part, des femmes affirment avoir su être enceintes dans les heures suivant un rapport sexuel. Cela donne une idée des liens physiologiques, psychologiques et spirituels entre la mère et l’enfant dès sa conception. Une interruption de grossesse laisse donc une trace, souvent indicible et sûrement indélébile chez la mère. Cette trace peut apparaître dans différentes circonstances tout au long de la vie.

Peut-on donc aller jusqu’à dire à notre fille qu’elle ne pourra jamais faire le deuil d’un
avortement?

Le deuil est un processus complexe. Pour faire court, citons les phases difficiles du déni, de la peur, de la colère ou de la culpabilité. Deux circonstances peuvent compliquer le processus du deuil d’un enfant non né : ne pas avoir vu le corps du bébé ou avoir contribué à sa perte.
Toute grossesse suscite très tôt des modifications hormonales et physiologiques conduisant à un attachement biologique. Or toute rupture d’attachement nécessite d’en faire le deuil. L’importance de ce deuil est reconnue après une fausse couche, mais elle peine encore à l’être après un avortement. Or, la reconnaissance du deuil par d’autres le valide, en particulier par l’homme concerné, le géniteur. La bonne nouvelle est donc qu’il est possible de tourner la page après l’avortement. Mais avant de la tourner, il faut l’avoir lue.

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Avorter a aussi une influence sur la relation de couple. Alors que peut-on dire à une fille qui songerait à avorter pour «faire plaisir» à son copain?
Il est très rare qu’un couple fasse un tel choix en étant totalement synchrone. Dans la plupart des cas, l’un sera plus favorable ou fera plus pression sur l’autre. Généralement, c’est l’homme qui n’est pas prêt à devenir père ! Parfois, c’est la femme qui estime ne pas avoir suffisamment de soutien de son partenaire ! C’est ce qu’elles disent le plus souvent en demandant de l’aide après un avortement.
Mais si un couple ne parvient pas à se mettre d’accord pour prendre une décision aussi importante, comment se mettra-t-il d’accord ensuite devant d’autres problèmes de la vie? Ce peut être une source de profonde insécurité et de doute dans la relation. Selon une étude canadienne, 80% des couples se séparent dans l’année qui suit l’interruption de grossesse. Comme il n’y a pas de contraception absolument «sûre», il est important qu’une jeune fille puisse anticiper cette question : «Que fera-t-elle en cas de grossesse?». Cette question mériterait même d’être abordée dans le couple avant de s’engager dans une relation sexuelle. Le couple s’évitera bien des malentendus et, surtout, de prendre une telle décision dans la précipitation.

Les parents peuvent-ils être crédibles dans leur prévention auprès de leur fille, si eux-mêmes ont recouru à une interruption de grossesse?
Les frères et sœurs semblent savoir, ou se doutent fortement de la perte de l’un d’entre eux, que ce soit par fausse couche ou avortement. Il y a peu de vrais secrets dans une famille, plutôt des pseudo-secrets souvent «toxiques» pour le développement de l’enfant. En en parlant avec votre fille, vous vous rendrez compte qu’elle arrive mieux à faire face aux réalités qu’aux peurs provoquées par ce qu’elle imagine s’être passé. La vérité dite par les parents la libère. Elle sera plus libre de communiquer, de vous faire confiance, et plus libre d’exister.

Que faire si nous apprenons que notre fille a avorté sans nous en parler?
En France et en Suisse, une mineure de moins de seize ans peut en effet subir une interruption de grossesse (gratuitement) sans que ses parents le sachent. Cela conduit d’autant plus une très jeune fille dans le déni ou l’omerta. Si donc elle en parle après coup à ses parents, c’est une chance. Au-delà du choc qu’une telle situation peut produire chez des parents, il ne faut pas manquer de reconnaître le courage de leur fille, tout autant que l’appel de détresse que cette révélation peut revêtir. L’expérience de l’IVG tout au début de la vie sexuelle aura des effets d’autant plus traumatisants. S’ils l’apprennent par une autre source, c’est évidemment encore plus délicat. Il faut trouver du conseil.
Après avoir surmonté leurs émotions dans une telle situation, les parents découvriront qu’il s’agit d’abord d’un besoin de leur fille d’une reconnaissance de son deuil. Certaines questions sont libératrices : «As-tu une idée (intuition) du sexe de l’enfant? Lui as-tu donné un prénom?» Les blessés de l’avortement ont besoin de i>«réhumaniser» cette perte pour en faire le deuil. Il ne faut surtout pas rajouter aux sentiments de culpabilité, mais entrer ensemble dans un deuil partagé. L’avortement n’est jamais qu’une faute ou un échec personnel, c’est un échec collectif. Il s’agit surtout de redonner leur place aux jeunes (futurs) papas qui échappent globalement à leurs responsabilités.

Propos recueillis par Sandrine Roulet

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