Relativisme ou légalisme: lequel est le plus dangereux?

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Trois pasteurs confrontent leur verdict et leur analyse. Daniel Rivaud, fondateur du CPDH aujourd’hui retraité; Guillaume Bourin, réformé baptiste et blogueur («Le Bon Combat») et Thierry le Gall, directeur du service du CNEF auprès des parlementaires et issu des ADD. Dossier: Relativisme ou légalisme

Le chrétien d’aujourd’hui vit tiraillé dans un Occident de plus en plus sécularisé, où les évolutions sont rapides et profondes, suscitant également de fortes résistances. Entre un relativisme qui atteint aussi l’Eglise, souvent perméable aux idées du monde ou un fondamentalisme qui s’enferme parfois pour en échapper, le chrétien a de quoi être déboussolé.

On est passé de tout à rien
«Les Eglises ont souvent eu des positions très légalistes» déplore Daniel Rivaud. «Le mouvement évangélique était absolument sectaire il y a trente ou quarante ans» confirme Guillaume Bourin, à Montréal. «Les Eglises doivent s’intéresser à ce qui se passe dans le monde» plaide Thierry Le Gall, par ailleurs pasteur ADD, qui se dit «convaincu qu’un bon chrétien doit lire la Bible... et le journal!»
«Sur de nombreuses questions, beaucoup sont passés d’un extrême à l’autre, par manque de fondement» regrette Daniel Rivaud. C’est le cas notamment sur la question de l’homosexualité. «Il y a plusieurs dizaines d’années, j’interpellais mes collègues pasteurs sur l’accueil des personnes homosexuelles dans les Eglises. On me regardait avec beaucoup d’incompréhension. C’est une bonne chose de sortir d’un système qui enfermait ces personnes dans leurs blessures. Mais on est passé d’une société qui interdisait tout à une société qui permet tout et les Eglises sont influencées» observe le Strasbourgeois.
Pour lui, Jésus n’était pas relativiste mais très clair vis-à-vis du péché et vis-à-vis du pêcheur. «L’équilibre, c’est le défi de l’Evangile. Toute la vie de Jésus tourne autour de ça: l’opposition entre l’esprit de la loi et la lettre, c’est-à-dire son application stricte.»

Les évangéliques de moins en moins conservateurs
«Sans hésitation, le relativisme est la plus grande menace actuelle pour l’Eglise» assure encore Daniel Rivaud. «L’Eglise est dans le monde et celui-ci atteint un degré sans précédent d’imposition de ses idées, avec les réseaux sociaux et la surinformation permanente. Les chrétiens subissent ce même matraquage qui grignote les idées conservatrices.» Pourtant il n’est pas question pour lui de se retirer de la société, rappelant les paroles de la prière de Jésus en Jn. 15,17: «Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal.»
Selon lui, le relativisme est d’autant plus problématique qu’il avance masqué. «Je crois que ce qualificatif de “conservateur” pour les protestants évangéliques en Europe francophone se justifie de moins en moins» déclare le fondateur du CPDH. Avant d’ajouter: «A partir du moment où l’on cesse de se battre pour ses convictions, par résignation, on est déjà dans le relativisme.» Selon Daniel Rivaud les questions qui se rattachent habituellement au conservatisme (famille traditionnelle, avortement, etc.) sont de moins en moins abordées dans les Eglises.

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Le légalisme est plus dangereux
Le pasteur Maurice Ray déclarait, comme s’en souvient un membre de notre rédaction: «Aussi loin que nos contemporains puissent s’aventurer dans l’erreur et s’égarer dans l’immoralité, le Christ aura toujours le bras assez long pour les en retirer au temps propice, c’est un enseignement de la parabole de la Brebis perdue. Par contre, ce sont les Pharisiens, élitistes, sûrs de leur fait, drapés dans leur propre-justice, qui ont réussi quelquefois à mettre en échec son ministère.»
Surprenant de la part de l’homme qui fut l’un des premiers, en francophonie, à dénoncer l’irruption dans les Eglises des spiritualités orientales et un des derniers à s’opposer encore au pastorat féminin.

L’égalitarisme, point de crête actuel
Pour Guillaume Bourin, de Montréal, le clivage entre conservateurs et relativistes - qu’il préfère qualifier de «progressistes» - a évolué ces vingt dernières années: «Nous sommes passés de débats sur la création et l’évolution à des questions plus sociales comme l’égalitarisme et le ministère féminin.»
Il constate néanmoins que, sur bon nombre de ces questions, le temps du débat est déjà révolu. «Les camps se sont formés et il n’est plus trop question de s’interroger sur ses propres positions» regrette-t-il.
Lui qui prône un «conservatisme ouvert, équilibré, bienveillant à l’égard de la société» place la frontière entre progressisme et conservatisme sur la question de l’inerrance biblique, c’est-à-dire que la Bible originale est «sans erreur». Pour lui aussi, la position conservatrice est devenue minoritaire dans le monde évangélique francophone.

Trop facile de diviser le monde en deux
La situation est plus nuancée que celle de deux blocs identitaires qui s’affronteraient sur deux visions opposées du monde, selon Thierry Le Gall. «Il existe des zones de dialogue entre d’un côté, conservateurs radicaux qui pensent que de toute manière, c’était mieux avant et qui attendent le retour de Christ déconnectés de la société civile et de l’autre, progressistes qui considèrent que la transformation de la politique et de la société créeront systématiquement une amélioration de leur mode de vie et des populations en général.»

Un transfert hasardeux vers le monde politique
Pour le responsable au CNEF, un danger existe pourtant à confondre conservatisme théologique et politique: «celui de se laisser séduire par le dominionisme qui pense que les valeurs chrétiennes doivent “formater” le pays afin qu’il soit béni par Dieu.» Il rappelle qu’en qualité de disciples de Christ, «nous devons être présents au monde, porteurs d’espérance, mais pas prendre le pouvoir, même s’il est indispensable que des chrétiens soient engagés en politique.»

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Le conservatisme doctrinal paradoxalement plus innovant
Un évangélique est-il par essence un conservateur? «L’orthodoxie évangélique induit une fidélité aux Saintes Ecritures tout en veillant à adapter la transmission du message aux différentes cibles: populations, cultures, époques, âges» poursuit Thierry Le Gall. Ainsi, selon lui, depuis la Réforme, les évangéliques ont su adapter la Bonne Nouvelle en fonction des lieux et des publics, dans un équilibre certes fragile entre fidélité aux enseignements bibliques (piété, sanctification, etc.) et vie connectée aux quartiers, cités et villages. «Le conservatisme n’a pas été un frein à la progression de l’Evangile sur la planète; il a même favorisé sa transmission en la préservant des courants sociétaux.»
C’est là une des facettes les plus intéressantes du religieux que les mouvements conservateurs sur le plan doctrinal ont aussi été parmi ceux qui ont le plus innové en matière de célébration, dans le domaine musical également. A l’inverse, les mouvements libéraux, en Europe, ont paradoxalement tenu au traditionnalisme en matière de forme du culte.

Les jeunes dans le relativisme ambiant
Les conservateurs seraient-ils davantage impliqués dans l’évangélisation et les questions sociétales (bioéthique en tête) et les relativistes plutôt sensibles aux questions sociales et environnementales? «Cette opposition n’est pas nouvelle» relève Guillaume Bourin. «Le débat s’est simplement décalé sur de nouveaux thèmes tels l’égalitarisme et la justice sociale.»
Parmi les chrétiens présents au culte dominical qui sont également des citoyens fortement soumis à l’ère du temps, on peut s’intéresser pour finir aux jeunes générations. «Je constate chez eux un glissement sémantique. De plus en plus d’expressions typiques du progressisme social reviennent dans leur vocabulaire [“inclusif”, "justice sociale" notamment ndlr], qui reflètent l’influence de la société» observe Thierry le Gall. Pour le pasteur ADD, «il existe à terme un risque réel, de voir apparaître, si ce n’est pas déjà le cas, une forme “d’évangélisme culturel” qui conserverait une forme de pratique plus culturelle que cultuelle de la foi, mais qui s’éloignerait des pré-requis incontournables de la doctrine chrétienne.»
Daniel Rivaud déplore lui aussi qu’il soit plus médiatique et facile de s’engager pour la cause des sans-abris ou des réfugiés que contre l’avortement ou la PMA pour toutes. Mais il refuse de séparer les deux. «Nous devons nous sentir également concernés. Privilégier l’un au détriment de l’autre peut devenir une excuse.» Pour Thierry Le Gall, «la protection des plus faibles et des plus pauvres doit rester au centre».
Il n’y a guère de doute que les tensions entre relativisme et conservatisme vont perdurer, avec des Eglises toujours plus soumises à la pression du relativisme ambiant et tentées d’investir surtout la spiritualité en devenant plus frileuses en matière de morale et de conservatisme public.

David Métreau

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